Archive
Entrevue

Un entretien d’Alexandre Fontaine Rousseau

Depuis quelques années, les étiquettes de cassettes se multiplient à Montréal et un peu partout dans le monde. Lancée en 2011, Los Discos Enfantasmes s’est rapidement imposée dans le créneau de la musique expérimentale et électronique. Forte d’un catalogue de 36 titres, reconnue pour la présentation élaborée de ses parutions, la petite maison d’édition semble avoir trouvé l’équilibre entre une approche locale, communautaire, et une ouverture aux musiciens établis d’ailleurs. Jean-Sébastien Truchy, co-fondateur un peu malgré lui de l’étiquette, nous en résume l’histoire et nous parle de ses projets passés et futurs.

TVB : Il existe tant d’étiquettes de disques, de nos jours, qu’on peut se demander ce qui motive quelqu’un à en créer une de plus. Quelle est l’histoire derrière Los Discos Enfantasmes? Qu’est-ce qui a mené à la création de l’étiquette?

JST : En toute honnêteté, je n’en voulais pas. Riccardo Lucchesi a eu cette idée – ou plutôt cette envie. Cependant, nous nous sommes rendu compte qu’il serait plus pratique d’avoir notre propre étiquette afin de faire paraître notre « travail ». Rapidement, nous avons préféré rendre l’étiquette accessible à d’autres et surtout la rendre utile à notre ville, notre communauté. L’idée prenant de l’ampleur, nous avons demandé à Bernardino Femminielli de se joindre à nous. Andrea-Jane Cornel et Christian Richer font également partie de l’équipe.

L’idée, maintenant, est d’essayer d’arriver à construire une étiquette solide qui permettrait non seulement de promouvoir la musique électronique et expérimentale montréalaise, mais qui pourrait également servir de tremplin à plusieurs autres disciplines qui existent au sein de notre communauté. Nous en sommes toujours bien loin, mais c’est l’objectif que nous nous donnons pour l’instant.

TVB : Jusqu’à maintenant, Los Discos Enfantasmes s’en est tenu à sortir des cassettes – une pratique de plus en plus commune dans l’underground qui tient en quelque sorte de « l’engagement » à une époque où l’objet, le support physique, semble condamné à disparaître. Ce parti pris de produire exclusivement dans ce format est- il pour toi de nature éthique, esthétique, romantique?

JST : Probablement un mélange des trois. Mais je dirais en premier lieu pour une raison économique puis esthétique. J’avais moi-même abandonné la cassette il y a de cela quelques années et je ne voulais aucunement y retourner. Cependant, force est d’avouer que le disque compact a perdu de son panache. Il est clair que la cassette, en ce qui concerne la scène électronique, est le support de choix. Bien sûr, tout le monde préfère le disque vinyle. Seulement côté prix, la cassette sort vainqueur. Et cette dernière peut avoir un côté très hi-fi, ce qui me plait énormément.

Depuis quelques mois je veux faire une série de cassettes de musique fragile, acoustique, contemporaine… mais avec un son de qualité et une présentation à sa hauteur. Je suis très excité par l’idée de prendre un support que plusieurs méprisent en raison de sa supposée mauvaise réponse sonore et offrir en retour un produit de haute qualité. Ceci dit, je crois que nous nous tournerons le plus vite possible vers le vinyle. Il y a en ce moment, à mon avis, avis qui semble partagé, trop d’étiquette de cassettes. Je suis content qu’il y ait autant de musique qui se fasse, mais le côté abordable et facile d’accès de la cassette ne facilite pas la distribution du produit s’il y a une suroffre! N’importe qui de nos jours peux faire de la musique et avoir son étiquette, ce qui encore une fois est bien, mais…

TVB : En un peu plus d’un an, l’étiquette a déjà fait paraître plus d’une trentaine de titres. Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve parmi cette liste énormément d’artistes montréalais (Les Momies de Palerme, Esprits Frappeurs, Drainolith) mais aussi bon nombre de musiciens étrangers (Greg Davis, Ben Vida, Robert Lowe). Était-ce l’intention de faire la promotion d’artistes locaux, évidemment, mais aussi de faire la promotion d’artistes étrangers au sein de la scène locale? Dans quelle mesure conçois-tu la direction d’une étiquette de disque comme une sorte de projet communautaire? Espères-tu créer des ponts, provoquer des échanges, entre des musiciens issus de différentes scènes, différentes villes?

JST : Oui, il y avait et il y a encore cette volonté promotionnelle à double sens : avoir d’un côté de gros noms internationaux, de manière à ce que les artistes locaux puissent bénéficier d’une publicité gratuite et, de l’autre, pouvoir faire connaître au public montréalais des artistes étrangers qu’il ne connait peut-être pas en raison de la situation particulière qu’était celle du marché de la musique électronique et expérimentale indépendante jusqu’à tout récemment. Pendant quelques années, il était difficile de trouver les parutions de Root Strata, Digitalis ou même Type dans les magasin de la métropole. On pouvait à la limite trouver les vinyles, mais pour les cassettes il fallait en général connaître les sites de magasins ou distributeurs en ligne, se rendre sur le site d’une étiquette ou d’un artiste et si on le pouvait, s’inscrire à une lettre d’information afin de se tenir au courant des parutions à venir qui souvent étaient limitées, ce qui compliquait et complique toujours un peu plus les choses.

Donc, en ce sens, les gens comme Ben Vida, Greg Davis ou Rob Lowe n’étaient et ne sont toujours pas connus de toute la scène locale. Et bien entendu, pour ce qui est des artistes locaux, ils n’ont qu’à gagner de l’opportunité, si on veut, de faire partie d’une même “batch” de cassettes. Il est certains que l’attention se portera premièrement sur les noms connus. Mais nous avons remarqué que souvent, les gens se tournaient également vers les artistes locaux qu’ils ne connaissaient pas. Les gens ont soif de nouveautés, mais l’offre est tellement forte qu’il faut trouver une façon d’attirer l’attention, et par la suite, trouver une façon de la garder!

Nous sommes de plus en plus intéressé par le côté communautaire que pourrait prendre l’étiquette. Nous aurons une nouvelle branche, L’appel du tonnerre, qui se concentrera sur une musique à tendance plus noise – avec une approche souvent plus artisanale pour ce qui est de l’emballage, de la présentation. Sinon, nous avons parlé d’une branche film, d’une branche art et peut-être même d’une autre littéraire. Tout ceci est encore à un stade embryonnaire, mais l’idée serait de partager l’attention que reçoit LDE. Il est si dur de recevoir une attention continue. Si on réussit, pourquoi ne pas la partager tant qu’on peut?

En ce qui concerne les échanges et les ponts, il y en a. Nous avons un petit chemin à relais pour les spectacles. Pas grand chose parce que nous ne somme pas promoteurs de spectacles, mais nous avons, depuis quelques mois produits des groupes qui passent en tournées par l’entremise de ce chemin mis sur pieds par John Kolodij, Greg Davis et nous. L’idée est de faciliter la venue à Montréal de groupes qui sont déjà en tournée ou dans les parages et qui désirent venir ici. De cette manière, il est maintenant plus facile pour eux, si le temps et l’argent le permettent, de se trouver un concert à Montréal, à Burlington puis à Boston. Ils n’ont qu’à contacter une personne qui s’occupera de faire suivre le message aux autres. Nous essayons de faire entrer Toronto dans la chaine, chose qui devrait être plus facile maintenant que Weird Canada y est situé.

Nous travaillons aussi en vue d’organiser quelque chose pour le prochain Suoni Per Il Popolo. Je ne veux pas trop en dire pour l’instant parce que nous sommes loin de pouvoir affirmer quoi que ce soit, mais je peux dire ceci : une rencontre entre un maître de la batterie free jazz et un grand du système modulaire. Je crois qu’entendre ces deux-là lors d’une improvisation pourrait être quelque chose d’incroyable… les deux veulent, reste plus qu’à le faire arriver!

TVB : Avoir sa propre étiquette est aussi une bonne manière de se distribuer soi-même. Peux-tu nous parler de tes différents projets, de ce qui distingue par exemple ton travail en solo de ton travail avec Souffle?

JST : 2011 fut mon année en terme de projet… probablement une réaction à plusieurs années passées loin de mes instruments. Je me suis retrouvé, après un bref séjour chez Red Mass, à développer plusieurs projets avec Riccardo, projets qui nous permettaient de développer plusieurs “sons” sans se soucier de l’étiquette accolée à tel ou tel projet. Se faisant nous avons fondé Souffle et en parallèle, (Le deuxième) souffle ou (Second) souffle)), Das Amore, Répulsion et bien sûr nos projets solos. Avec d’autres j’ai également fondé E.S. / I.S., Labios, Moloss, Avec le soleil sortant de sa bouche.

La différence entre Souffle et mon travail personnel se situe pas mal au niveau esthétique et artistique quoique les deux peuvent se rejoindre par moment. Musicalement, je ne saurais dire s’il y a une énorme différence puisque Riccardo et moi sommes assez similaire dans nos choix et goûts. Cependant, il y a une dimension performative chez Souffle qui est très importante. D’ailleurs depuis quelques spectacles, Riccardo et moi sommes tout à fait, ou dans la mesure du possible, effacés  afin de concentrer l’attention vers Fanny Savoie et Maude Prud’homme – qui elles créent et exécutent les performances lors des spectacles. Parfois, nous avons également des projections d’artistes invités comme Jean Bourbonnais ou Frédérick Maheux. Les performances et les projections nous sont, en général, dévoilées le soir même… en fait, lors du spectacle pour être plus précis. J’aime beaucoup cette approche, elle nous permet d’arriver à un point autre qui nous aurait été sinon impensable.

Je dirais qu’au niveau primordial, c’est ça Souffle. La rencontre et le fracassement de soi sur et dans l’Autre dans toute l’angoisse et l’inconnu qu’une telle situation peut apporter et surtout imposer. Dans mon travail solo, bien que je puisse partir d’une idée similaire, la démarche et la pensée seront différentes – bien que le résultat puisse être  ressemblant. Solo, je compose à l’aide de l’idée de vacuité et de la nécessité du partage de soi pour l’Autre. De sa rencontre dans tout ce qu’elle peut avoir de plus beau et de nécessaire. Donc ici il y a une tentative de résolution, un désir de bien-être alors que dans Souffle, il n’y a, jusqu’à maintenant, que la reconnaissance et la mise en scène de la souffrance – que nous vivons tous à différents niveaux, sous différentes formes.

Dans mon travail solo, le départ de la composition ou de la pièce elle- même peut se trouver ancré dans la peur ou toute autre émotions perturbatrices – quoique pour moi, bien plus souvent qu’à son tour, l’émotion primordiale développée est la peur, son emprise sur moi, sur nous et tout ce que cela peut entrainer, en générale, le déferlement des autres émotions perturbatrices comme la colère et la jalousie… À partir de ce moment, j’applique, maladroitement et de façon personnelle certaines notions méditatives vajrayanistes, c’est-à-dire, de un, comme je l’ai mentionné, la vacuité, mais également la bodhicitta, le tong len, le tout en me basant sur certaines déités comme Mahakala, Avalokiteshvara ou encore Tara.

Les notions vajrayanistes me permettent de penser que je fais quelque chose d’utile… qu’en les introduisant dans ma musique je peux, peut-être, me venir en aide ou venir en aide à d’autres, sait-on jamais. Mais ça, c’est une autre histoire… Pour résumer, on pourrait dire qu’au coeur de Souffle il y a le constat d’une souffrance alors qu’en solo je me permets d’injecter mes propres convictions et de chercher un remède à la souffrance, de tracer un chemin vers une certaine forme de libération.

TVB : En tant que musiciens, tu as fais tes premières armes dans la scène punk puis, par la suite, tu as joué au sein de formations post-rock telles que Fly Pan Am, Set Fire to Flames et Molasses. Dans les dernières années, tu as délaissé les instruments « traditionnels » pour t’intéresser à la musique électronique. Qu’est-ce qui explique cette transition?

JST : En fait, pour être bien honnête, je continue à utiliser la guitare et la basse dans d’autres projets, et de façon très rare même dans Souffle. Cependant, il est vrai que je suis passé, dans mon travail solo, à une musique de synthétiseurs à 90%, le 10% restant étant ma voix qui elle aussi est filtrée. Je crois que j’avais besoin du changement de son. C’est un son qui me plait énormément, ce côté « faux futuriste ». Ça me rappelle toujours le sentiment que j’avais lorsque je regardais les films de science-fiction dans les années ’80 et qu’on nous présentait le futur des années 2010, 2020. C’est ce que je veux dire par faux futur : celui qui n’est jamais venu, celui très très néon, avec des voitures volantes, des villes sombres avec beaucoup de synthétiseurs et de lunettes en métal qui pour une raison ou une autre nous permette de mieux voir!

Je crois même pouvoir dire être blasé du son des autres instruments – même si il y a plusieurs exceptions. Il faut croire que c’est cyclique… Je trouve que le synthétiseur offre une multitude de possibilités, possibilités qui viennent de s’accroitre depuis que je me suis construit un système modulaire… Peut-être que dans dix ans je ne jouerai que de la guitare classique sans amplification! Pour l’instant j’imagine que je me plais à faire de la musique d’un présent oublié pour un faux futur…

TVB : On redécouvre actuellement tout un pan de l’histoire de la musique électronique, qui semblait avoir été occulté ou oublié. On réédite de nombreux albums obscurs, expérimentaux, des années 70 et 80. En tant que musicien, dans quelle mesure sens-tu que cette recherche historique t’inspires? Qu’apporte le mélomane au musicien? Y a-t-il des albums qui t’ont particulièrement inspiré au cours des dernières années?

JST : Je trouve cela super important et dangereux à la fois. Important parce qu’il y a une richesse inouïe au sein de ses disques – et on pourrait dire la même chose pour les films qu’on ressort de nos jours, ou même certains livres… Je suis dépassé par certaines musique que j’entends. Je n’arrive pas à croire qu’elles sont si vielles sans pourtant sonner datées. Je pourrais citer Roberto Cacciapaglia, Doris Norton, ou encore les rééditions récentes de Guy Reibel et de Pierre Schaeffer aux éditions Mego. Ces disques nous montrent à quelles points certains musiciens étaient avancés et, également, ils nous offrent la possibilités de les dépasser. Mais il y a un danger. Ces disques sont si merveilleux que souvent, sans même le vouloir, nous faisons une musique si imprégnée des ces joyaux que nous tombons dans le ressassement comme cela s’est produit avec la musique synthé / nouvel âge des dernières années. Il faut plutôt voir, entendre ces disques comme un point de départ et créer notre présent musical… surtout si on pense que ces disques faisaient partis de leur présent à eux.

TVB : À quoi peut-on s’attendre, de la part de Los Discos Enfantasmes, au cours de la prochaine année?

JST : Il y aura bien sûr des cassettes notamment celles de Jefre Cantu Ledesma, J. Hanson, Pengo et quelques vinyles dont celui du duo de Ben Vida et Greg Davis. Pour la suite, il faudra attendre puisqu’il n y a rien de certain.

TVB : Et de toi, en tant que musicien?

JST : J’attends la parution de ma première cassette chez Digitalis sous peu. Ensuite il y aura une parution chez Tranquility Tapes. Il y aura également des parutions d’Avec le soleil sortant de sa bouche, de Moloss, Souffle, E.S / I.S., Labios et probablement de Das Amore. Ensuite, je ne sais pas. Je travaille lentement donc on verra! (TVB)

:: Los Discos Enfantasmes

Poursuivre la lecture...



Vous connaissez déjà Ellwood Epps. Vous l’avez  probablement déjà vu improviser derrière sa trompette en solo ou en compagnie de musiciens lors d’une soirée au Cagibi ou caché parmi les trente membres du Ratchet Orchestra de Nicolas Caloia ou profondément concentré dans son groupe Pink Saliva ou debout sur la scène de L’envers présentant une formation qu’il a amicalement invitée. Conversation avec l’homme-à-tout-faire de la nouvelle scène locale alors qu’il revenait d’un bref séjour à Harlem question de se remettre à la composition et à la recherche avec la professeure, docteure et trompettiste Laurie Frink.

TOUT VA BIEN : L’histoire du jazz a démontré à maintes reprises que le métissage des sons et des cultures est primordial à son évolution. Votre récent voyage fut rendu en partie possible grâce à une bourse du Conseil des arts du Canada, situation de plus en plus rare ayant d’ailleurs fait les manchettes à plus d’une reprise depuis l’arrivée au pouvoir du Parti conservateur. Comment le musicien d’aujourd’hui doit-il affronter cette nouvelle réalité où les coupes dans la culture sont monnaie courante?

ELLWOOD EPPS : C’est triste de voir toutes ces coupures dans le financement culturel. Mais ce qui est encore plus triste, selon moi, est le manque d’effort sérieux et engagé vers une remise en question du pouvoir en place et vers une façon de travailler selon nos propres termes et moyens. En tant que personne qui fut à la fois créateur d’un espace de diffusion, présentateur, radiodiffuseur et professeur, je suis conscient du pouvoir que nous possédons lorsque nous travaillons ensemble pour le bien commun en mettant nos différences de côté. Le combat pour maintenir et augmenter le financement est important, mais je ne laisse pas cela déterminer ce que je ferai ou ne ferai pas.

Cependant, il y a un autre côté à tout cela, et certaines personnes me détesteront de le dire, mais la production d’un son n’est pas monnayable. Nous ne devrions jamais nous laisser distraire pas une subvention que l’on croit nous être due et  ensuite nous laisser désillusionner par l’idée qu’il est impossible de créer sans elle. En me promenant dans Harlem, où les rues et édifices sont nommés d’après les Lionel Hampton, Duke Ellington, Louis Armstrong, Charlie Parker (même mon appartement fut l’ancien logement de Wadada Leo Smith!), je pense à tous ces maîtres qui ont créé une musique inspirée et transformatrice du plus haut calibre dans un environnement où les préjudices et le manque de respect (notamment lié à la couleur de leur peau) étaient indissociables de leur quotidien. Les conneries racistes se sont effacées un peu, mais le manque de respect à l’égard des musiciens créatifs en Amérique se poursuit, tout comme la musique, tout comme la musique!

TVB : Pourrions-nous dire que la sédentarité forcée des musiciens locaux permet de solidifier et créer une meilleure dynamique de jeu, un meilleur communautarisme musical?  Comment une programmation comme celle que vous offrez à L’envers ou celle de nos amis du Suoni peut-elle aider? Quel est cet équilibre entre le local et l’international qui gardera la scène musicale en santé?

EE : J’ai eu la chance de travailler brièvement avec des maîtres tels que Steve Lacy, William Parker, Marshall Allen et Xavier Charles, mais c’est la possibilité de jouer avec Josh Zubot (Land of Marigold), Michel F. Côté et Alexandre St-Onge (Pink Saliva), Nicolas Caloia, Jonah Fortune et Jean Derome (Ratchet Orchestra) qui m’intéresse réellement. Cela se passe maintenant, c’est vrai, ce n’est pas un rêve du futur ou du passé. Nous travaillons tous sur notre propre œuvre, alors oui, j’adore approfondir mon art avec ces gens… nous partageons nos destins ensemble, ce qui est très spécial.

À L’envers, j’essaie de présenter la meilleure musique qui m’est possible, qu’elle provienne du Mile End, de Chicago ou de la Russie. L’envers est une place où les musiciens peuvent se rencontrer et travailler ensemble, une chose que nous aimons et devons faire en tant qu’improvisateurs. Je veux que les gens aient la chance d’ouvrir leurs horizons. Certains seront surpris d’apprendre qu’il y a de la très bonne musique à Toronto, à Calgary ou au Texas, et d’autres découvriront  que de grands musiciens habitent et travaillent à Montréal. J’aime les voir ensemble sur la même scène, en même temps.

Nous sommes vraiment chanceux d’avoir un festival comme le Suoni à Montréal. Sans eux, nous n’aurions pas la chance d’entendre nos musiciens américains et européens préférés œuvrant dans la sphère « free jazz ». Côté local, l’OFF festival de jazz fut encore plus généreux, offrant du boulot bien rémunéré pour une multitude d’improvisateurs dans la ville, en plus d’inviter des artistes de choix. C’est à ce type de festival que je crois. Un festival qui, avec son intégrité et en restant fidèle à ses origines, continuera d’évoluer de manière créative. L’OFF a bâti des ponts entre des musiciens locaux de divers milieux. Ça, c’est mon genre de truc.

TVB : Comme leur nom l’indique, les musiques improvisées se veulent rarement fondées sur des thèmes préconçus, favorisant de facto l’écoute d’une performance en direct plutôt que la rigidité d’un enregistrement figé. Cela explique probablement le peu de documents disponibles sur le marché vous mettant en vedette. Vous avez tout de même publié quelques rares CD-R reflétant votre musique et celle de notre scène. Quelle importance attribuez-vous à l’enregistrement sonore d’aujourd’hui?

EE : Vous avez raison. Cette musique en est une du présent et elle devient encore plus significative lorsqu’on voit comment elle est produite. J’ai écouté pendant plusieurs années l’œuvre de Bill Dixon sur disque avant de le rencontrer, de le voir jouer et d’étudier avec lui. Lorsqu’on réalise que l’écho et la réverbération de son son provenaient d’une alternance entre 2 à 3 microphones, sans l’utilisation de pédales, on comprend le concept d’un choix. On ne peut pas découvrir cela sur un enregistrement.

J’aime bien exploiter ma petite étiquette (Mr E Records). J’étais un poète et un éditeur pendant presque 12 ans dans le milieu de la presse indépendante et artisanale de Toronto. J’utilise des CD-R que je peins à l’aérosol afin que le tout demeure abordable. L’emballage est fait à la main et numéroté afin que le produit soit différent chaque fois. Le plus récent, mon duo avec Axël Dorner, a requis beaucoup, beaucoup d’heures de confection se résumant à couper et plier du papier, qu’on assemblait ensuite avec de la ficelle. C’est d’ailleurs le nom du disque : Twine (ficelle).

Je crois qu’il demeure important de rester en contact avec l’objet physique. Je déteste le gaspillage et l’idée que nous achetons par milliers des CD manufacturés qui prennent la poussière dans nos placards. Soyons honnêtes, toutes les maisons de musiciens ressemblent à cela! Tellement de plastique mort sur des étagères. Je fais des choses en espérant leur donner une vie, afin que les gens se demandent : « Comment j’ouvre ce maudit objet? Il est scellé sans ouverture! »

J’aime bien faire un tirage de 47 CD-R, mais j’aimerais aussi que ma musique paraisse sur une étiquette comme ECM, car j’aime bien lorsqu’un produit est bien fait. Les maisons de disques sont comme des familles, leurs histoires sont évocatrices.

TVB : Le jazz, la musique créative, quelle que soit son niveau d’abstraction, demeure avant tout une musique profondément engagée, motivée par des esprits forts. Comment votre jeu, votre musique et sa création sont-ils affectés par les enjeux sociaux, politiques. De quelle façon l’activisme et la musique peuvent-ils jouer un rôle clé dans le climat houleux planant sur les nations québécoise et canadienne?

EE : Selon moi, les idées et les concepts ne font qu’un, mais le geste physique de la création musicale spontanée devant un public représente la véritable action politique et sociale. Rien n’est plus puissant que la musique en soi. Ayant été directement engagé dans un certain activisme à différentes étapes de ma vie, mon combat présent se resserre sur ce et ceux qui m’entourent. Nous pouvons, en tant que musiciens créatifs montréalais, en faire tellement pour ceux et celles qui aiment la musique et sont curieux envers la musique. Nous travaillons si fort afin de changer la musique, d’inventer de nouvelles techniques sur nos instruments, mais que faisons-nous pour changer nos conditions de travail? Nous pouvons véritablement nous questionner et nous engager quant aux moyens et aux lieux de diffusion de notre musique. Nous pouvons redéfinir ce qu’est un concert, un enregistrement. En menant la bataille sur plusieurs fronts, il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons faire.

TVB: Que peut-on attendre de Ellwood Epps en 2012?

EE : Je recommence à enseigner au Studio d’improvisation de Montréal en avril et je suis très excité. J’adore enseigner et je considère que c’est nécessaire à mon évolution en tant que musicien. Je ne donne pas des cours traditionnels; le jeu demeure à la base de tout.

Je suis aussi ravi de notre série de concerts d’improvisation, Mardi Spaghetti, qui célébrait son 4e anniversaire le 27 mars dernier.  Quelle chance d’avoir le Cagibi qui nous offre leur espace depuis tant de mardis… j’imagine que cela fait plus de 200 mardis déjà!

L’envers aussi prévoit se lancer dans de nouvelles aventures. Les lundis  accueilleront une nouvelle « jam session » où l’expérimentation et les rencontres seront une fois de plus à l’honneur. Nous lancerons aussi une campagne de financement afin d’amener le projet à la prochaine étape. Nous voulons un nouveau mixer, une nouvelle batterie et un piano à queue. Pour moi, cette place est une véritable maison de rêve. Je crois que les gens se rendent compte à quel point elle est fragile et importante, et à quel point elle peut être vitale, quand des gens de différents horizons s’engagent directement.

Il faut continuer de suivre notre curiosité et notre appétit. Éteignons nos petits jouets et plongeons dans l’instant présent. (FSD)

Poursuivre la lecture...

Raconter ses propres histoires
Une entrevue avec Glenn Jones
Par Alexandre Fontaine Rousseau

Ami de Jack Rose et de John Fahey, le guitariste folk américain est peut-être mieux connu pour les histoires des autres – celles qu’il sait si bien raconter – que pour les siennes. Mais chacun de ses fréquents passages à Montréal nous rappelle combien le musicien est, lui-même, un admirable porte-étendard de cette tradition dont il est aussi, en quelque sorte, la mémoire. Nous lui avons posé quelques questions en vue de son passage le 21 décembre, à la Casa del Popolo, auxquelles il a répondu avec cette chaleureuse générosité qu’on lui connaît.

Alexandre Fontaine Rousseau : Plusieurs de vos chansons semblent ancrées dans des souvenirs, des remémorations personnelles. Je pense par exemple à David and the Pheonix, l’une des pièces de Against Which the Sea Continually Beats, qui est inspirée d’un livre que vous avez lu lorsque vous étiez enfant. Voyez-vous la musique comme une « mémoire »? Comme une manière de vous souvenir de certaines choses ou de les revivre? Comme une manière de ne pas oublier?

Glenn Jones : Je joue des pièces instrumentales que j’ai écris pour la guitare et le banjo. Elles ne sont pas, en elles-mêmes, sur quelque chose. Mes titres sont une manière que j’ai de donner à ces pièces un sens à mes yeux, par l’entremise d’une association que, dans plusieurs cas, je leur impose carrément. Parfois, j’ai une idée précise en tête quand je travaille sur une nouvelle pièce. Parfois, j’invente un titre après coup – mais, généralement, ça ne sort pas de nulle part. Je veux que mes chansons soit associées à des choses qui veulent dire quelque chose pour moi. De cette manière, elles possèdent une résonance particulière pour moi lorsque je les joue.

J’ai vu des musiciens qui semblaient, d’une certaine manière, déconnectés de leur propre musique. Ils semblent blasés par leurs propres compositions, comme si le fait de jouer était un simple exercice. Si tu ne ressens rien, comment peux-tu t’attendre à ce que moi je ressente quelque chose? Si j’arrive à ce point avec une pièce particulière, j’arrête de la jouer.

David and the Pheonix est un bon exemple d’une pièce qui est un recueil de souvenirs sous forme de musique. Certains des passages de cette pièce correspondent à des scènes très spécifiques de cette histoire, dans mon esprit du moins. Un autre exemple, encore tiré de Against Which the Sea Continually Beats, est Island 1. Quand je la joue, je suis à Martha’s Vineyard, où cet album a été enregistré, et c’est la fin de l’été. Je ne m’attend évidemment pas à ce que l’auditeur fasse ces connexions. Elles sont une manière que j’ai trouvé pour que le fait de jouer une chanson donnée soit pour moi une expérience émotionnelle. Si je joue moindrement bien, je crois qu’une partie de ces émotions est transmise à l’auditoire.

AFR : Vous associez souvent vos chansons à des histoires ou à des lieux. En concert, vous parlez beaucoup des origines ou de l’inspiration derrière une pièce particulière. Et les livrets de vos albums sont à cet égard très détaillés. Vous semblez aussi être très inspiré par le cinéma. Il y a quelques années, votre groupe Cul de Sac était venu à Montréal pour accompagner Faust de Murnau. À un autre concert, je me souviens que vous avez joué une pièce tirée de la trame sonore de Jeux interdits, de René Clément. Comment décririez-vous le lien entre la musique et l’art de raconter?

GJ : Voilà qui me ramène à ma découverte, alors que j’étais adolescent, de la musique de John Fahey. J’ai grandi en écoutant des groupes rock, des chanteurs folk, de la musique classique contemporaine, du jazz d’avant-garde… Si Jimi Hendrix m’a inspiré à apprendre à jouer de la guitare, c’est la musique de John qui m’a révélé la voie que je me suis dit que je voulais explorer personnellement. La musique de Fahey est la première que j’ai écouté qui était jouée par un seul musicien, jouant d’un seul instrument, sans textes, sans voix. Sa musique était très cinématographique : le plus bel exemple que je puisse imaginer d’une narration musicale. Il m’a fallu un certain temps avant de trouver ma propre voix mais, oui, je crois que je raconte des histoires avec la guitare – si cette présomption ne semble pas trop tirée par les cheveux.

AFR : Vous avez récemment supervisé l’élaboration d’une compilation intitulée Your Past Comes Back to Haunt You, qui rassemble des pièces rares puisées à même les premières années de la carrière de John Fahey. Ce ne sont évidemment pas les morceaux les plus « accomplis » de l’oeuvre de Fahey, mais ces enregistrements ont tout de même une valeur qui n’est pas strictement historique. Qu’est-ce qui vous a attiré vers cette musique? Qu’est-ce qui vous y a inspiré, en tant que musicien mais aussi en tant qu’humain?

GJ : Les réactions à cette compilation ont été incroyables. Je m’attendais à ce qu’elle soit bien reçue par les fans de Fahey et je me suis dit que, naturellement, certaines des revues indie et des magazines de guitare s’y intéresseraient. Ceci étant dit, je ne m’attendais pas à ce qu’elle se retrouve dans les palmarès de fin d’année du New York Times et du New Yorker; je ne m’attendais pas à ce qu’elle se retrouve en première position de celui du Wire; et je ne m’attendais pas à être interviewé au sujet de celle-ci pour NPR. Mais il est évident que la musique de John fascine les gens – à tout le moins, les gens qui ont l’esprit curieux, qui acceptent d’être interpelés par la musique.

Mon but avec cette compilation était de produire quelque chose que des gens comme moi ou comme Jack Rose – des gens dont la vie a été profondément marquée par la musique de John, en d’autres mots – trouveraient absolument formidable. Et, aimant à ce point l’homme (j’ai été son ami durant près de 25 ans) et sa musique, je voulais faire quelque chose qui serait au service de son héritage, qui nous apprendrait quelque chose que nous ne savions pas sur John et qui dresserait de la manière la plus complète possible un portrait de ses influences, de ses obsessions, de ses accomplissements et de ses erreurs… Je voulais qu’il y ait des exemples de ses expériences qui n’ont pas fonctionné, autant que de celles qui ont marché. Nous avons été chanceux parce qu’il a enregistré énormément de matériel pour la très obscure étiquette de Joe Bussard, Fonotone… des trucs qu’à peu près personne n’a entendu. ! Et, de leur côté, Lance et April de l’étiquette Dust-to-Digital étaient prêt à tout faire paraître.

Comme tu l’as fait remarquer, le coffret contient (entre autres choses, parmi les 114 pièces que l’on y trouve) un certain nombre de morceaux qui pourraient au mieux être qualifiés de juvéniles, ou traités d’exercices académiques. Mais il comprend aussi les premiers enregistrements de certains des morceaux les plus connus de John : The Last Steam Engine Train (qu’ont repris Leo Kottke, Chet Atkins et Doc Watson), The Portland Cement Factory at Monolith California, In Christ There Is No East or West, Night Train to Valhalla, Dance of the Inhabitants (la version enreistrée pour Takoma s’est retrouvée dans une annonce de Jeep Cherokee!), Brenda’s Blues et plusieurs autres… Or, parce que ces chansons étaient encore toutes fraîches lorsque John les a enregistrées pour la première fois, l’enthousiasme et même l’arrogance de son jeu sur ces versions les rendent tout aussi intéressantes que celles qui se retrouvent sur ses albums pour Takoma.

Nous nous sommes longtemps posé la question, quant à savoir si nous devions tout inclure ou nous en tenir à la crème de la crème. Au bout du compte, j’ai décidé de tout inclure. Certains ne seront pas d’accord avec ce choix – et sur ce point, vous pouvez être sûr que Fahey lui-même n’aurait pas été d’accord – mais, à cet égard, je crois que j’ai eu raison. Ces enregistrements de jeunesse offrent un portrait réellement tridimensionnel du développement de John en tant que musicien. On peut l’entendre évoluer par bonds de géant d’une session à l’autre : comme guitariste ainsi que comme compositeur. Récemment, mon ami Benoit m’a appelé après avoir écouté le coffret – il était extatique. Un peu en blague, je lui ai mentionné les morceaux où Fahey chante. Il m’a répondu : « Non, tu as tort! John Fahey n’est pas apparu de nul part, déjà sacré grand joueur de guitare. Il!  venait de quelque part. Voici le premier document qui nous présente d’où il venait. D’une certaine manière, c’est le portrait le plus humain de lui qu’il nous ait été donné de voir à ce jour. »

AFR : En tant que musicien, vous admettez ouvertement l’influence que d’autres musiciens ont pu avoir sur votre travail. Vous n’avez aucune honte à admettre, par exemple, la profonde influence qu’ont eu les musiciens de l’école Takoma sur votre jeu. La musique folk est une affaire de perpétuation. Elle semble fondée sur l’idée d’évoluer à partir d’une forme prédéterminée. Comment quelqu’un en vient-il à définir sa propre voix personnelle au sein d’une tradition?

GJ : Bonne question – difficile à répondre. Peut-être ma musique peut-elle le faire mieux que moi?  En ce qui a trait à cette idée de n’avoir « aucune honte », pourquoi y aurait-il une honte à avoir? Comme le disait Benoit, nous venons tous de quelque part.

Voici une histoire que j’adore. Elle me vient de Jack Rose. Jack et moi parlions de Ben Chasny (Six Organs of Admittance), avec qui il venait tout juste de jouer. Mon album préféré de Chasny est probablement For Octavio Paz, qui est aussi son seul album pour guitare solo. Sachant que Jack venait tout juste de faire un concert avec Ben, je lui ai demandé si Ben avait joué des pièces de cet album. Il m’a répondu : « Non, c’était surtout des trucs pour guitare électrique et des chansons, mais c’était super! » J’ai répondu « Oh, je voudrais qu’il fasse plus souvent de ses pièces pour guitare solo – j’adore ce disque Octavio Paz. » Jack m’a dit : « Ouais, on a parlé de ça. Ben m’a dit qu’il ne voulait pas être perçu comme un gars de guitare, inspiré par l’école Takoma et tout ça. »

Il y a eu un silence. « Je ne sais pas. Moi, tu vois, c’est exactement comme ça que je veux être perçu. » Je respecte totalement la position de Ben. Il possède plusieurs talents et il a tout à fait raison d’explorer toutes les choses qu’il aime et qu’il fait bien. Pourquoi se limiter? En même temps, je ne peux m’empêcher de rire en pensant à cette réponse de Jack, qui était du Jack tout craché. Il savait ce qu’il voulait, il avait pris une décision et il l’assumait totalement. Il n’y avait aucune honte. « Voici qui je suis; voici d’où je viens. »

AFR : Barbecue Bob In Fishtown est le premier album sur lequel vous avez intégré des pièces pour le banjo. Vous avez tendance à jouer des pièces plus courtes sur cet instrument. Diriez-vous que c’est une conséquence de la personnalité même du banjo en tant qu’instrument? Comment le décririez-vous, en comparaison à la guitare?

GJ : Je dirais que c’est une conséquence de la personnalité de l’instrument. Mais tu dois comprendre que mon procédé d’écriture est très intuitif. Je m’inspire des manières d’accorder l’instrument que je découvre, puis je suis cette inspiration jusqu’où elle peut me mener. Je ne me dis jamais que je vais écrire une pièce longue ou courte, une pièce très « composée » ou au contraire plus libre. À la maison, il m’arrive d’essayer de jouer des pièces plus improvisées, plus longues, au banjo – je n’ai tout bonnement rien fait de ce genre que je sois prêt à enregistrer.

J’aime vraiment cet instrument. Avec sa cinquième corde, le banjo est parfaitement approprié pour faire de la musique plus drone, pour aller vers des sonorités modales – ce qui m’intéresse énormément. Je suis maniaque du banjo comme on en joue dans la musique old-time, de styles comme le frailing et le clawhammer. Mais je suis tout aussi inspirée par Labyrinths, un album de George Stavis de 1969, et par Four Improvisations on Modified Banjo and Guitar de Paul Metzger. Ce sont deux albums formidables et inspirants qui ont contribué à cette décision que j’ai pris de commencer à m’amuser, à mon tour, avec le banjo.

Ça me plaît, cette idée que je ne sonne pas comme Stavis ou Metzger, que je ne puisse pas parfaitement reproduire le style old-time et que je n’aie aucun intérêt pour le bluegrass… ou, puisse Satan m’en empêcher, pour le style de Bela Fleck dont la musique, même si elle est techniquement remarquable, ne m’attire aucunement. Je préfère avoir ma propre approche, même si j’y arrive un peu par défaut. Je crois, j’espère, que les pièces au banjo offrent un contraste intéressant aux pièces pour la guitare – sur disque et en concert.

AFR : En plus des musiciens plus connus tels que Fahey, Basho et Kottke, de qui diriez-vous que vous vous inspirés le plus? Y a-t-il des musiciens moins connus avec lesquels vous sentez une connexion « personnelle »?

GJ : Il y a tant de musiciens et de styles de musique qui me parlent… Vite, comme ça, je mentionnerais le country blues, la rembetika grecque, le fado portugais, les compositions pour le piano de Gurdjieff et DeHartmann, la guitare classique d’Agustin Barrios, le jeu guitarra de Carlos Paredes. J’aime autant Jimi Hendrix maintenant que quand j’avais six-sept ans. J’aime le joueur de sitar indien Nikhil Banerjee. Miles Davis.

À quel point tout cela ressort dans ma musique, je n’en sais trop rien. Mais on apprend des maîtres – en étudiant leur manière d’utiliser l’espace, le silence, en écoutant leur tempo, leur façon de jouer avec le rythme, leur dynamique, leur syncope. Je crois que tout ce que l’on écoute contribue d’une manière ou d’une autre à notre identité musicale. Même les choses que je n’aime pas m’influencent. C’est aussi important de savoir ce que l’on ne veut pas faire que ce que l’on veut faire.

AFR : Au cours des dernières années, vous vous êtes concentrés sur votre carrière solo après avoir joué avec Cul de Sac pour plus d’une décennie. Sur The Wanting, vous avez toutefois enregistré un duo avec Chris Corsano. Est-ce que la collaboration est quelque chose vers quoi vous désirez retourner? Y a-t-il d’autres musiciens avec lesquels vous désirez ou planifiez travailler?

GJ : Je conçois ce que je fais comme étant, essentiellement, de la musique solo.  Mais je suis ouvert à l’idée de travailler avec d’autres personnes. Les « bonnes » personnes. En plus d’enregistrer une pièce avec Chris Corsano pour mon dernier album, j’ai enregistré à maintes reprises avec Jack Rose, sur ses disques ainsi que sur les miens de même que pour le DVD que nous avons fais ensemble. À quelques-uns de mes concerts, j’ai invité des gens à venir jouer Orca Grande Cement avec moi. C’est la pièce sur laquelle Chris joue. En fait, depuis que je l’ai enregistrée, je crois que c’est une chanson que je ne peux jouer que si je suis accompagné par d’autres musiciens. À ce jour, je l’ai faite avec Helena Espvall au violon alto, Yo La Tengo, Susanna Bolle qui faisait jouer des enregistrements de trains qu’elle avait fait en Italie il y a de cela des années, David Daniell qui jouait des guitares traitées, Ed Yazijian au violon électrique, Pony Bones au banjo et aux percussions et Color Guard, qui faisait passer des 78 tours et des vinyles à travers des pédales à effet. J’aimerais vraiment inclure Going Back to East Montgomery sur mon prochain album. C’est un duo à la guitare avec Meg Baird.

AFR : Beaucoup de gens semblent avoir redécouvert le « primitivisme américain » et toute une génération de musiciens s’en inspirant ont atteint un certain niveau de reconnaissance. Je pense par exemple à Jack Rose, évidemment, mais aussi à Ben Chasny, Harris Newman ou Ben Reynolds. Qu’apportent ces « nouveaux » musiciens à la vieille tradition? Croyez-vous que leur apport est éminemment personnel, ou diriez-vous plutôt qu’ils partagent des caractéristiques qui les définissent en tant que « génération »?

GJ : L’influence du style dit « American Primitive » peut effectivement être discernée quand on écoute bon nombre de jeunes musiciens. Mais – et c’est vraiment tout à leur honneur –, les meilleurs d’entres-eux proposent leur propre version de la tradition; les meilleurs d’entres-eux possèdent des voix individuelles, tout aussi distinctes les unes des autres qu’elles ne sont distinctes des voix de leurs ancêtres. Je ne pourrais pas dire ce qui les définit « en tant que génération », en partie parce que ces musiciens proviennent justement de « générations » et de continents différents. Mais je dirais qu’ils possèdent en commun un amour de l’exploration, une ouverture à l’expérience musicale et l’habileté de jouer de manière émotionnelle – et sans doute d’autres choses qui ne me viennent pas en tête en ce moment.

On dénote actuellement un nombre remarquable de bons guitaristes. De plus en plus d’albums de guitare solo sortent à chaque mois et la série des Imaginational Anthem, pour ne nommer que la plus connue, en est déjà à quatre volumes. Mais si plusieurs musiciens ont clairement absorbé la musique de Fahey, Robbie Basho, Peter Walker, Sandy Bull et compagnie, ils cherchent encore, même si ils n’en sont pas encore conscient, la raison pour laquelle ils jouent. En d’autres mots, ils ont compris le « comment », ce qui est déjà un exploit en soi. Mais le plus dur, c’est de comprendre le « pourquoi ». Voilà qui implique que l’on fasse le point sur soi-même, que l’on définisse ce que l’on veut exprimer et ce que l’on a à dire, si l’on a quelque chose à dire. La bonne technique est une belle manière de cacher le fait que l’on n’a à peu près rien à exprimer musicalement.

On ne devient soi-même que lorsque l’on cesse de raconter les histoires des autres et que l’on commence à raconter les nôtres. Jouer de la guitare, c’est plus que tout bonnement jouer de la guitare. L’instrument est le véhicule qui permet de traverser le seuil d’une porte. Il n’est pas particulièrement intéressant en tant que tel. C’est ce qui se cache de l’autre côté de ce seuil qui est intéressant.

Poursuivre la lecture...

LE PASSÉ COMME TREMPLIN VERS L’AVENIR
Une Entrevue avec Roger Tellier Craig

par Alexandre Fontaine Rousseau

Membre de Fly Pan Am, de Godspeed You! Black Emperor et de Pas Chic Chic, Roger Tellier-Craig occupe depuis plus d’une décennie une place de choix dans le paysage musical montréalais. Avec son plus récent projet Le Révélateur, il explore en solo des horizons plus atmosphériques, inspirés de la musique cosmique allemande des années 70 et 80 ainsi que par les trames sonores synthétiques du cinéma de ces époques. Son plus récent album, Fictions, vient de paraître sur l’étiquette américaine Gneiss Things – fondée par Steve Hauschildt, membre de la célèbre formation Emeralds.

Sur scène, la musique du Révélateur est accompagnée par les projections vidéo de Sabrina Ratté. Cette dimension audiovisuelle en est d’ailleurs venue à définir l’identité du projet – qui se veut une sorte d’hommage au cinéma psychédélique de la fin des années 60 et aux productions Zanzibar, dont il avoue s’être énormément inspiré aux débuts du projet. Quelques semaines avant le concert du 12 novembre, en première partie de Steve Hauschildt, je l’ai rencontré pour parler des origines du Révélateur ainsi que du rapport privilégié qu’y entretiennent l’image et la musique. Nous avons aussi parlé d’esthétique électronique, de fétichisme analogique et de l’utilisation de sa musique au cinéma.

Lisez l’intégrale de l’entrevue sur le site de Panorama-Cinéma

Poursuivre la lecture...

Craindre pour l’avenir de la mémoire
Une entrevue avec Steve Hauschildt
Par Alexandre Fontaine Rousseau

Mieux connu pour son travail au sein du trio de Cleveland Emeralds, Steve Hauschildt lancera le 14 novembre un premier album solo, intitulé Tragedy & Geometry, sur la célèbre étiquette Kranky. En prévision de son passage à Montréal le 12 novembre, nous lui avons posé quelques questions sur les différences entre ce projet et son travail au sein d’Emeralds – ainsi que sur les concepts ayant inspiré l’album.

AFR : Étant membre d’une entité musicale aussi cohérente qu’Emeralds, où les voix individuelles semblent s’effacer au profit d’une synergie collective, est-il libérateur de pouvoir travailler seul sur un album comme vous l’avez fait dans le cas de Tragedy & Geometry?

SH : Les gens qui nous ont vu en concert savent que chacun de nous trois a une présence distincte sur scène et celle-ci s’avère très représentative de nos différentes personnalités, de ce que chacun de nous apporte à la musique du groupe. Mais, effectivement, le fait de se détacher du groupe et de chercher à faire entendre sa propre « voix » vient avec un certain nombre de libertés. Ce que l’on perd quand on travaille seul, c’est cette séparation des pouvoirs qui découle de l’acte de collaborer. En gros, cela prend la forme de réactions verbales et non-verbales qu’ont les autres et qui nous forcent à réévaluer chacune de nos contributions ou de nos décisions. Il s’agit à la fois d’une bonne et d’une mauvaise chose. Mais, considérant le style de musique que nous faisons, un trio fonctionnera toujours de manière démocratique. Ça ne pourrait pas marcher autrement. Pour ce qui est de jouer seul, je ne crois pas que ce soit aussi libérateur que vous pouvez le croire, puisque bon nombre des idées que l’on développe chacun de notre bord finissent par se retrouver dans la musique d’Emeralds d’une manière ou d’une autre. Ceci étant dit, j’aime beaucoup travailler seul : j’enregistre et je joue presque tous les jours, à la maison, quand je ne suis pas en tournée avec le groupe.

AFR : Quelles idées cherchiez-vous à évoquer et à explorer par l’entremise de ce disque?

SH : Tragedy & Geometry est un album extrêmement conceptuel. J’y fais référence à énormément d’idées et je ne crois pas que je puisse toutes les énumérer ici. Mais en gros, l’album traite de l’âge de l’information, des technologies du web 2.0 qui sont en train de se concrétiser, des phénomènes optiques, des muses grecques… Je crois que la pièce la plus importante de l’album est Already Replaced. Cette chanson traite de l’actuelle prévalence de ce qui est jetable au niveau des idées, des relations, de l’électronique… Les gens n’ont plus besoin de retenir quoi que ce soit, particulièrement des pensées, parce que tout est maintenant si aisément accessible. Cela a de profondes conséquences, qui viennent à peine de commencer à se manifester dans les cinq dernières années. De nombreuses recherches ont démontrées que, même si l’information est plus accessible que jamais, nous devenons de plus en plus « stupides » parce que nous n’avons plus besoin de notre mémoire à court-terme, du souvenir. Tragedy & Geometry traite vaguement de ce concept, mais il a été enregistré par étapes sur une période de deux ans. Certaines des pièces qu’on y retrouve me paraissent donc plus datées que d’autres…

AFR : Votre musique semble se situer à la croisée des chemins entre le passé et l’avenir. On y ressent l’influence de la musique komische allemande des années 70 et des trames sonores de films des années 80, mais le tout évoque pourtant quelque chose qui s’apparente à de la science-fiction. Peut-être, aussi, associons-nous ces sons à la science-fiction par le biais de notre culture ou de nos souvenirs. La musique est-elle pour vous une manière de réfléchir votre relation au temps, à la mémoire ou même à l’Histoire?

SH : Cet album n’est pas nostalgique. Je pense toujours à l’avenir. J’ai écouté énormément de musique et je peux même trouver des choses que j’aime dans la musique d’aujourd’hui. Mais la science-fiction est très importante et elle a même eu une profonde influence sur l’état actuel des choses. J’ai relu Childhood’s End pendant que je travaillais sur cet album; j’ai toujours beaucoup apprécié Arthur C. Clarke. J’ai aussi retrouvé un des livres qui a marqué mon enfance, The Lotus Caves de John Christopher. J’ai nommé l’une des pièces du disque en hommage à un chapitre de ce livre, The Impossible Flower. Retourner à un livre de mon passé et y piger une idée ne tient pas de la nostalgie. Ça a plus à voir avec la mémoire. J’ai l’impression que ma mémoire se dégrade parce que je suis toujours devant un ordinateur. Je ne veux pas oublier mes idées alors j’en fais des chansons. Mais cet album ne traite pas de science-fiction. Les idées que j’y aborde sont plutôt d’ordre philosophique. Mon prochain album traite plus ouvertement du temps, de l’amalgation. De l’immortalité. Tragedy & Geometry aborde plutôt le thème de l’involution. C’est très pessimiste. Je crois que cette histoire de « Singularity » est une blague… mais elle me fait vraiment peur.

AFR : Beaucoup d’artistes aux idées similaires semblent s’être imposés dans les dernières années. Je pense à Oneohtrix Point Never, Bee Mask, Dylan Ettinger ou Le Révélateur, pour n’en nommer que quelques-uns. Sentez-vous que vous faites partie d’un mouvement? Sentez-vous qu’il existe une connexion entre votre propre travail et celui de ces artistes?

SH : Je connais Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) et Chris Madak (Bee Mask) depuis de nombreuses années et Roger Tellier-Craig (Le Révélateur) depuis moins longtemps. Je respecte leur intellect mais il n’existe pas de mouvement à proprement parler. Il n’y a jamais de mouvements ou de genre en musique. Ce sont des constructions. Nous échangions plus librement des idées quand nous étions plus jeunes, il y a disons quatre ans de cela. Chris a fait paraître une cassette pour moi, j’ai fait paraître un CD-R de Dan. Mais je ne peux que parler de mon propre travail. Je sens une parenté d’esprit avec Steve Roach. Il existe peut-être des parallèles au niveau de la musique elle-même, mais ce qui m’intéresse vraiment c’est son approche de la musique. L’intuition est très importante. Mes chansons sont très émotives et évoquent l’espace. Le terme « émotion » est très chargé et il a été altéré dans les cercles musicaux au cours des dix ou quinze dernières années mais je n’ai pas peur de l’utiliser dans un tel contexte. Je m’intéresse beaucoup à la mimesis. J’essaie de l’expliquer à beaucoup de gens, mais j’ai l’impression que c’est dur à saisir si vous n’êtes pas un peintre, un sculpteur ou quelque chose du genre…

AFR : Contrairement à plusieurs des artistes mentionnés précédemment, Emeralds est un groupe et votre musique paraît vraiment être le produit d’un ensemble. C’est particulièrement évident en concert, où le public assiste en direct à l’interaction entre les musiciens au fur et à mesure que la musique évolue. Est-ce un défi différent de monter sur scène seul?

SH : Oui, le défi est beaucoup plus grand puisque personne n’est là pour couvrir vos erreurs. Vous êtes à l’avant-plan, et c’est quelque chose que j’apprécie. J’aime que ma musique soit une extension de ma personne alors je joue tout « en direct ». Il y a des désavantages à cela et c’est beaucoup plus difficile de jouer de cette manière. Beaucoup de musiciens seuls jouent avec des pistes d’accompagnement et c’est tout à fait correct. Mais j’aime vraiment jouer pour des gens et j’espère devenir de plus en plus à l’aise seul sur scène. Je trouve intéressant le fait que les choses puissent mal aller, que l’on puisse faire une erreur mais que la performance ne soit pas télégraphiée à chaque soir.

AFR : Pouvez-vous nous décrire nous un peu l’équipement que vous allez utiliser pour votre concert à Montréal? Est-ce vraiment différent de ce que vous employez lors des concerts d’Emeralds?

SH : Avec Emeralds, nous faisons surtout des tournées en Europe alors je dois limiter l’équipement que je traîne avec moi pour des raisons logistiques et financières. On se déplace beaucoup en avion… Mais seul, je peux amener un synthétiseur de plus, des trucs pour les effets… Mon son a plus de profondeur, pourrait-on dire. Pour cette tournée, j’aurai mon Prophet 08 et mon Korg Lambda, mais pas de drum machine. Je cherche encore le moyen de l’intégrer à ma performance.

AFR : Avez-vous un instrument préféré?

SH : Un instrument préféré… je suis un peu maniaque à ce niveau. Ce que je désire le plus, c’est un S900 Steelphon qui est un synthétiseur italien très rare. Mais parmi les choses que je possède, je crois que mon préféré est une étrange flute synthétiseur qui s’appelle « The Affair » produites par une compagnie californienne, Concert Company, dans les années soixante ou soixante-dix. Ça avait été conçu pour être placé sur un orgue alors c’est un peu limité mais c’est tout de même très particulier. Il est actuellement sur mon Farsifa – les effets ont des noms comme « Reiteration », « Alteration » et « Synthesis », question de vous donner une idée d’à quel point c’est un drôle de truc.

:: page Myspace de Steve Hauschildt
:: site internet de la maison Gneiss Things

Poursuivre la lecture...