Un entretien d’Alexandre Fontaine Rousseau
Depuis quelques années, les étiquettes de cassettes se multiplient à Montréal et un peu partout dans le monde. Lancée en 2011, Los Discos Enfantasmes s’est rapidement imposée dans le créneau de la musique expérimentale et électronique. Forte d’un catalogue de 36 titres, reconnue pour la présentation élaborée de ses parutions, la petite maison d’édition semble avoir trouvé l’équilibre entre une approche locale, communautaire, et une ouverture aux musiciens établis d’ailleurs. Jean-Sébastien Truchy, co-fondateur un peu malgré lui de l’étiquette, nous en résume l’histoire et nous parle de ses projets passés et futurs.
TVB : Il existe tant d’étiquettes de disques, de nos jours, qu’on peut se demander ce qui motive quelqu’un à en créer une de plus. Quelle est l’histoire derrière Los Discos Enfantasmes? Qu’est-ce qui a mené à la création de l’étiquette?
JST : En toute honnêteté, je n’en voulais pas. Riccardo Lucchesi a eu cette idée – ou plutôt cette envie. Cependant, nous nous sommes rendu compte qu’il serait plus pratique d’avoir notre propre étiquette afin de faire paraître notre « travail ». Rapidement, nous avons préféré rendre l’étiquette accessible à d’autres et surtout la rendre utile à notre ville, notre communauté. L’idée prenant de l’ampleur, nous avons demandé à Bernardino Femminielli de se joindre à nous. Andrea-Jane Cornel et Christian Richer font également partie de l’équipe.
L’idée, maintenant, est d’essayer d’arriver à construire une étiquette solide qui permettrait non seulement de promouvoir la musique électronique et expérimentale montréalaise, mais qui pourrait également servir de tremplin à plusieurs autres disciplines qui existent au sein de notre communauté. Nous en sommes toujours bien loin, mais c’est l’objectif que nous nous donnons pour l’instant.
TVB : Jusqu’à maintenant, Los Discos Enfantasmes s’en est tenu à sortir des cassettes – une pratique de plus en plus commune dans l’underground qui tient en quelque sorte de « l’engagement » à une époque où l’objet, le support physique, semble condamné à disparaître. Ce parti pris de produire exclusivement dans ce format est- il pour toi de nature éthique, esthétique, romantique?
JST : Probablement un mélange des trois. Mais je dirais en premier lieu pour une raison économique puis esthétique. J’avais moi-même abandonné la cassette il y a de cela quelques années et je ne voulais aucunement y retourner. Cependant, force est d’avouer que le disque compact a perdu de son panache. Il est clair que la cassette, en ce qui concerne la scène électronique, est le support de choix. Bien sûr, tout le monde préfère le disque vinyle. Seulement côté prix, la cassette sort vainqueur. Et cette dernière peut avoir un côté très hi-fi, ce qui me plait énormément.
Depuis quelques mois je veux faire une série de cassettes de musique fragile, acoustique, contemporaine… mais avec un son de qualité et une présentation à sa hauteur. Je suis très excité par l’idée de prendre un support que plusieurs méprisent en raison de sa supposée mauvaise réponse sonore et offrir en retour un produit de haute qualité. Ceci dit, je crois que nous nous tournerons le plus vite possible vers le vinyle. Il y a en ce moment, à mon avis, avis qui semble partagé, trop d’étiquette de cassettes. Je suis content qu’il y ait autant de musique qui se fasse, mais le côté abordable et facile d’accès de la cassette ne facilite pas la distribution du produit s’il y a une suroffre! N’importe qui de nos jours peux faire de la musique et avoir son étiquette, ce qui encore une fois est bien, mais…
TVB : En un peu plus d’un an, l’étiquette a déjà fait paraître plus d’une trentaine de titres. Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve parmi cette liste énormément d’artistes montréalais (Les Momies de Palerme, Esprits Frappeurs, Drainolith) mais aussi bon nombre de musiciens étrangers (Greg Davis, Ben Vida, Robert Lowe). Était-ce l’intention de faire la promotion d’artistes locaux, évidemment, mais aussi de faire la promotion d’artistes étrangers au sein de la scène locale? Dans quelle mesure conçois-tu la direction d’une étiquette de disque comme une sorte de projet communautaire? Espères-tu créer des ponts, provoquer des échanges, entre des musiciens issus de différentes scènes, différentes villes?
JST : Oui, il y avait et il y a encore cette volonté promotionnelle à double sens : avoir d’un côté de gros noms internationaux, de manière à ce que les artistes locaux puissent bénéficier d’une publicité gratuite et, de l’autre, pouvoir faire connaître au public montréalais des artistes étrangers qu’il ne connait peut-être pas en raison de la situation particulière qu’était celle du marché de la musique électronique et expérimentale indépendante jusqu’à tout récemment. Pendant quelques années, il était difficile de trouver les parutions de Root Strata, Digitalis ou même Type dans les magasin de la métropole. On pouvait à la limite trouver les vinyles, mais pour les cassettes il fallait en général connaître les sites de magasins ou distributeurs en ligne, se rendre sur le site d’une étiquette ou d’un artiste et si on le pouvait, s’inscrire à une lettre d’information afin de se tenir au courant des parutions à venir qui souvent étaient limitées, ce qui compliquait et complique toujours un peu plus les choses.
Donc, en ce sens, les gens comme Ben Vida, Greg Davis ou Rob Lowe n’étaient et ne sont toujours pas connus de toute la scène locale. Et bien entendu, pour ce qui est des artistes locaux, ils n’ont qu’à gagner de l’opportunité, si on veut, de faire partie d’une même “batch” de cassettes. Il est certains que l’attention se portera premièrement sur les noms connus. Mais nous avons remarqué que souvent, les gens se tournaient également vers les artistes locaux qu’ils ne connaissaient pas. Les gens ont soif de nouveautés, mais l’offre est tellement forte qu’il faut trouver une façon d’attirer l’attention, et par la suite, trouver une façon de la garder!
Nous sommes de plus en plus intéressé par le côté communautaire que pourrait prendre l’étiquette. Nous aurons une nouvelle branche, L’appel du tonnerre, qui se concentrera sur une musique à tendance plus noise – avec une approche souvent plus artisanale pour ce qui est de l’emballage, de la présentation. Sinon, nous avons parlé d’une branche film, d’une branche art et peut-être même d’une autre littéraire. Tout ceci est encore à un stade embryonnaire, mais l’idée serait de partager l’attention que reçoit LDE. Il est si dur de recevoir une attention continue. Si on réussit, pourquoi ne pas la partager tant qu’on peut?
En ce qui concerne les échanges et les ponts, il y en a. Nous avons un petit chemin à relais pour les spectacles. Pas grand chose parce que nous ne somme pas promoteurs de spectacles, mais nous avons, depuis quelques mois produits des groupes qui passent en tournées par l’entremise de ce chemin mis sur pieds par John Kolodij, Greg Davis et nous. L’idée est de faciliter la venue à Montréal de groupes qui sont déjà en tournée ou dans les parages et qui désirent venir ici. De cette manière, il est maintenant plus facile pour eux, si le temps et l’argent le permettent, de se trouver un concert à Montréal, à Burlington puis à Boston. Ils n’ont qu’à contacter une personne qui s’occupera de faire suivre le message aux autres. Nous essayons de faire entrer Toronto dans la chaine, chose qui devrait être plus facile maintenant que Weird Canada y est situé.
Nous travaillons aussi en vue d’organiser quelque chose pour le prochain Suoni Per Il Popolo. Je ne veux pas trop en dire pour l’instant parce que nous sommes loin de pouvoir affirmer quoi que ce soit, mais je peux dire ceci : une rencontre entre un maître de la batterie free jazz et un grand du système modulaire. Je crois qu’entendre ces deux-là lors d’une improvisation pourrait être quelque chose d’incroyable… les deux veulent, reste plus qu’à le faire arriver!
TVB : Avoir sa propre étiquette est aussi une bonne manière de se distribuer soi-même. Peux-tu nous parler de tes différents projets, de ce qui distingue par exemple ton travail en solo de ton travail avec Souffle?
JST : 2011 fut mon année en terme de projet… probablement une réaction à plusieurs années passées loin de mes instruments. Je me suis retrouvé, après un bref séjour chez Red Mass, à développer plusieurs projets avec Riccardo, projets qui nous permettaient de développer plusieurs “sons” sans se soucier de l’étiquette accolée à tel ou tel projet. Se faisant nous avons fondé Souffle et en parallèle, (Le deuxième) souffle ou (Second) souffle)), Das Amore, Répulsion et bien sûr nos projets solos. Avec d’autres j’ai également fondé E.S. / I.S., Labios, Moloss, Avec le soleil sortant de sa bouche.
La différence entre Souffle et mon travail personnel se situe pas mal au niveau esthétique et artistique quoique les deux peuvent se rejoindre par moment. Musicalement, je ne saurais dire s’il y a une énorme différence puisque Riccardo et moi sommes assez similaire dans nos choix et goûts. Cependant, il y a une dimension performative chez Souffle qui est très importante. D’ailleurs depuis quelques spectacles, Riccardo et moi sommes tout à fait, ou dans la mesure du possible, effacés afin de concentrer l’attention vers Fanny Savoie et Maude Prud’homme – qui elles créent et exécutent les performances lors des spectacles. Parfois, nous avons également des projections d’artistes invités comme Jean Bourbonnais ou Frédérick Maheux. Les performances et les projections nous sont, en général, dévoilées le soir même… en fait, lors du spectacle pour être plus précis. J’aime beaucoup cette approche, elle nous permet d’arriver à un point autre qui nous aurait été sinon impensable.
Je dirais qu’au niveau primordial, c’est ça Souffle. La rencontre et le fracassement de soi sur et dans l’Autre dans toute l’angoisse et l’inconnu qu’une telle situation peut apporter et surtout imposer. Dans mon travail solo, bien que je puisse partir d’une idée similaire, la démarche et la pensée seront différentes – bien que le résultat puisse être ressemblant. Solo, je compose à l’aide de l’idée de vacuité et de la nécessité du partage de soi pour l’Autre. De sa rencontre dans tout ce qu’elle peut avoir de plus beau et de nécessaire. Donc ici il y a une tentative de résolution, un désir de bien-être alors que dans Souffle, il n’y a, jusqu’à maintenant, que la reconnaissance et la mise en scène de la souffrance – que nous vivons tous à différents niveaux, sous différentes formes.
Dans mon travail solo, le départ de la composition ou de la pièce elle- même peut se trouver ancré dans la peur ou toute autre émotions perturbatrices – quoique pour moi, bien plus souvent qu’à son tour, l’émotion primordiale développée est la peur, son emprise sur moi, sur nous et tout ce que cela peut entrainer, en générale, le déferlement des autres émotions perturbatrices comme la colère et la jalousie… À partir de ce moment, j’applique, maladroitement et de façon personnelle certaines notions méditatives vajrayanistes, c’est-à-dire, de un, comme je l’ai mentionné, la vacuité, mais également la bodhicitta, le tong len, le tout en me basant sur certaines déités comme Mahakala, Avalokiteshvara ou encore Tara.
Les notions vajrayanistes me permettent de penser que je fais quelque chose d’utile… qu’en les introduisant dans ma musique je peux, peut-être, me venir en aide ou venir en aide à d’autres, sait-on jamais. Mais ça, c’est une autre histoire… Pour résumer, on pourrait dire qu’au coeur de Souffle il y a le constat d’une souffrance alors qu’en solo je me permets d’injecter mes propres convictions et de chercher un remède à la souffrance, de tracer un chemin vers une certaine forme de libération.
TVB : En tant que musiciens, tu as fais tes premières armes dans la scène punk puis, par la suite, tu as joué au sein de formations post-rock telles que Fly Pan Am, Set Fire to Flames et Molasses. Dans les dernières années, tu as délaissé les instruments « traditionnels » pour t’intéresser à la musique électronique. Qu’est-ce qui explique cette transition?
JST : En fait, pour être bien honnête, je continue à utiliser la guitare et la basse dans d’autres projets, et de façon très rare même dans Souffle. Cependant, il est vrai que je suis passé, dans mon travail solo, à une musique de synthétiseurs à 90%, le 10% restant étant ma voix qui elle aussi est filtrée. Je crois que j’avais besoin du changement de son. C’est un son qui me plait énormément, ce côté « faux futuriste ». Ça me rappelle toujours le sentiment que j’avais lorsque je regardais les films de science-fiction dans les années ’80 et qu’on nous présentait le futur des années 2010, 2020. C’est ce que je veux dire par faux futur : celui qui n’est jamais venu, celui très très néon, avec des voitures volantes, des villes sombres avec beaucoup de synthétiseurs et de lunettes en métal qui pour une raison ou une autre nous permette de mieux voir!
Je crois même pouvoir dire être blasé du son des autres instruments – même si il y a plusieurs exceptions. Il faut croire que c’est cyclique… Je trouve que le synthétiseur offre une multitude de possibilités, possibilités qui viennent de s’accroitre depuis que je me suis construit un système modulaire… Peut-être que dans dix ans je ne jouerai que de la guitare classique sans amplification! Pour l’instant j’imagine que je me plais à faire de la musique d’un présent oublié pour un faux futur…
TVB : On redécouvre actuellement tout un pan de l’histoire de la musique électronique, qui semblait avoir été occulté ou oublié. On réédite de nombreux albums obscurs, expérimentaux, des années 70 et 80. En tant que musicien, dans quelle mesure sens-tu que cette recherche historique t’inspires? Qu’apporte le mélomane au musicien? Y a-t-il des albums qui t’ont particulièrement inspiré au cours des dernières années?
JST : Je trouve cela super important et dangereux à la fois. Important parce qu’il y a une richesse inouïe au sein de ses disques – et on pourrait dire la même chose pour les films qu’on ressort de nos jours, ou même certains livres… Je suis dépassé par certaines musique que j’entends. Je n’arrive pas à croire qu’elles sont si vielles sans pourtant sonner datées. Je pourrais citer Roberto Cacciapaglia, Doris Norton, ou encore les rééditions récentes de Guy Reibel et de Pierre Schaeffer aux éditions Mego. Ces disques nous montrent à quelles points certains musiciens étaient avancés et, également, ils nous offrent la possibilités de les dépasser. Mais il y a un danger. Ces disques sont si merveilleux que souvent, sans même le vouloir, nous faisons une musique si imprégnée des ces joyaux que nous tombons dans le ressassement comme cela s’est produit avec la musique synthé / nouvel âge des dernières années. Il faut plutôt voir, entendre ces disques comme un point de départ et créer notre présent musical… surtout si on pense que ces disques faisaient partis de leur présent à eux.
TVB : À quoi peut-on s’attendre, de la part de Los Discos Enfantasmes, au cours de la prochaine année?
JST : Il y aura bien sûr des cassettes notamment celles de Jefre Cantu Ledesma, J. Hanson, Pengo et quelques vinyles dont celui du duo de Ben Vida et Greg Davis. Pour la suite, il faudra attendre puisqu’il n y a rien de certain.
TVB : Et de toi, en tant que musicien?
JST : J’attends la parution de ma première cassette chez Digitalis sous peu. Ensuite il y aura une parution chez Tranquility Tapes. Il y aura également des parutions d’Avec le soleil sortant de sa bouche, de Moloss, Souffle, E.S / I.S., Labios et probablement de Das Amore. Ensuite, je ne sais pas. Je travaille lentement donc on verra! (TVB)
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