Farmers By Nature : Demain, moisson d’étoiles…
Farmers by Nature, 21 juin 2011, 21h, Sala Rossa
L’affiche est alléchante; trois musiciens au sommet de leur art, en constante évolution, en progression, au service d’une musique totalement improvisée. Un géant de la contrebasse, William Parker. Un polymorphe de la batterie, Gerald Cleaver. Un moderniste pianiste s’affirmant de plus en plus, Craig Taborn. Ils forment le trio, Farmers by Nature. La crème de la musique improvisée new-yorkaise en quelque sorte. Officiellement, le trio nous est présenté de cette manière par leur étiquette AUM Fidelity :
A fully improvised communion of three of America’s masters of music. The manifest intent: sowing seeds of sound and bringing them to full blossom. Abstract, organic and fully inviting in the process. (…) This here now–Farmers By Nature–an immersive experience yielding magic and inducing a calming mystical ambience.
C’est pas mal ce à quoi nous avons eu droit mardi à la Sala Rossa. Une démonstration probante de qualité artistique pour une musique jazz libre, référencée, actuelle, abstraite, puissante.
Il y avait foule pour ce concert, c’était agréable à voir. Avec ces musiciens, l’on ne se trompe pas. Parker est un abonné du festival. Chaque passage relève presque de l’événement. Cleaver possède le don d’ubiquité. Il est partout sur la sphère jazz. Du post-bop au free, il est sans aucun doute le batteur le plus en demande des 3 dernières années. C’est une étoile ascendante. Craig Taborn, lui, ne cesse de surprendre. Campé au Fender Rhodes pendant un long moment (notamment avec l’excellent et sous-estimé Chris Potter’s Underground) il s’attarde désormais au piano. En fait foi un album solo (Avenging Angel, ECM, 2011) sur lequel il improvise autour de soyeux et délicats motifs. Plus proche de Keith Jarrett et de Paul Bley que de Brad Mehldau, il y déploie tout son savoir faire technique et émotif. Les contrastes sont nombreux, entre force et fragilité, il y a une large place à la rêverie et au laisser-aller. On l’écoute comme une suite ou des études pour piano.
De retour à la Sala Rossa…peu avant 21h les musiciens se sont installés. Puis, ils ont attendu que le public se calme, un bon 3 minutes de concentration, tant pour eux que pour nous (tu cesses de bouger sur ta chaise, tu vas t’asseoir !) Le batteur débuta l’improvisation seul, quelques instant après, Parker entra dans la proposition en frottant les cordes de son archet. Le pianiste s’ajouta non loin tout doucement. Les dix premières minutes furent comme un réchauffement. Déposant ici et là des motifs, des séries de notes, ils y feront écho plus loin, comme une sorte de réminiscence.
Le premier set dura une heure, une heure sans arrêt d’une musique parfois intense, mais plus souvent qu’autrement relativement posée et sereine à mes oreilles. Les musiciens déploieront chacun de leur côté leur arsenal imaginatif et personnel. En écoutant, je pense à des lentilles optiques. Parfois, les trois musiciens sont alignés, le focus est précis, il y a « unisson » ou communion parfaite. Parfois, il y a décalage, les directions sont divergentes, ils labourent en silo, 3 sillons, c’est brouillé, il y a réfraction. Ainsi, les lentilles se superposent, il y a rencontre, puis disruption, montée dramatique, explosion, enfin tout repart, le focus prend le bord et ça recommence. Ralentissement, accélération, décélération, énergie canalisée. La musique est parfois atonale, décalée, polyrythmique, à d’autres moments plus « impressionniste ».
Je vois aussi le trio comme des fondeurs à relais. Sur les longues distances, ils excellent. Ils se passent le leadership musical et dramatique comme on se relaie la première position. Dépense calculée, ici ça monte vas-y, ici ça descend c’est à toi. Bien entendu tout ça est implicite, on le ressent, sans nécessairement le voir. C’est l’écoute active des musiciens, la cohésion parfaite dans leur univers. Le point de départ et le point d’arriver ? Peu importe, c’est le chemin entre les deux qui prime.
A loisir notre attention en tant que spectateur passe d’un instrument à l’autre. Reste que le pianiste accapare largement mon attention. D’abord, parlons de William Parker. Il est comme un grand frère qui connaît tout. Il te prend par la main, il te dit, fais-moi confiance, tout va bien aller. On l’écoute alors sans plus s’en rendre compte, mais il est là, il veille, il groove, répétant des accords ronds, bondissants, il sourit. Il joue beaucoup de l’archet aussi, parfois ça sonne « Moyen-Orient », parfois « Africain ». Il tape un peu sur sa contrebasse, il écarte les cordes de sa main gauche, vroonnnn vronnnn. Il va jouer vite tout en rendant la chose facile en multipliant les interpolations. Saisissant.
Gerald Cleaver peut jouer puissamment, comme il veut, sans forcer, on le sait. Là n’est pas le but de l’exercice. Oui il prendra un solo du tonnerre durant le 2e set avec une main gauche pulvérisant les cymbales. Il aime les cymbales je crois. Il les bouge, en change une pour une autre, frotte en lien avec l’archet de Parker, tout au fond du magma sonore, il y a toujours comme un bruit de cuivre, directement de la terre. Il me fait penser à Art Blakey, Elvin Jones, Jeff « Tain » Watts, Rashied Ali. C’est une version moderne de la superbe chez un batteur. Parfois, il se lève de son tabouret, puis pa pa pa pa pa pa, sur son drum kit, like a machine gun. Il n’arrive pas avec un attirail comme Raymond Strid. Différentes baguettes, balais, un tambourin, quelques cymbales et une sorte de sac contenant, peut-être, des graines. C’est tout, mais oh la, cela est suffisant !
Finalement Craig Taborn. Il n’en fait pas trop, juste assez. C’est par lui que passe l’essentiel de l’émotion pour moi. À le voir jouer, il est évident qu’il possède une technique supérieur au piano, il en connaît bien les rouages, les tonalités, les diverses possibilités lui offrant un tel instrument. La tête penchée sur le clavier, il offre une ligne mélodique de la main droite tout en s’accompagnant de la gauche de manière contrapuntique. En ce sens, il alterne entre consonance et dissonance. Parfois, il jouera très fort, lors des moments de pure intensité. Parfois, il jouera plus subtilement, tel un accompagnateur respectueux, à l’écoute. Quelques notes, faire sentir sa présence jusqu’au silence. Je regarde ses doigts bouger sur les touches, on dirait qu’à certains moments, ils deviennent des pinces fermées. Bang bang sur le piano. Gauche droite, droite gauche, des gros blocs de notes, superposition magique. C’est durant le 2e set (45 minutes non-stop) qu’il nous éblouira le plus, lors d’une séquence folle de vitesse frôlant la virtuosité. Que d’idées en même temps jailliront du piano et de l’ensemble. Yes, the music is in full bloom !
Ainsi, près de 1h50 de musique en 2 sets. Une musique un peu exigeante quand même, mais juste assez car enivrante, complexe et satisfaisante pour les sens. C’était le premier concert de leur tournée. Ils s’envolent pour l’Europe (Pays-Bas, France, Slovénie). Je suis convaincu que leur concert gagnera en puissance et volupté au fil de leur interaction. Nous avons eu droit à la première moisson, la récolte sera riche, de poésie et de son. Un grand trio !
Maxime Bouchard
Jazz à crédit, CISM, 89.3 FM /Du Vanguard au Savoy, CHOQ.FM


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