Craindre pour l’avenir de la mémoire — Une entrevue avec Steve Hauschildt

Craindre pour l’avenir de la mémoire
Une entrevue avec Steve Hauschildt
Par Alexandre Fontaine Rousseau

Mieux connu pour son travail au sein du trio de Cleveland Emeralds, Steve Hauschildt lancera le 14 novembre un premier album solo, intitulé Tragedy & Geometry, sur la célèbre étiquette Kranky. En prévision de son passage à Montréal le 12 novembre, nous lui avons posé quelques questions sur les différences entre ce projet et son travail au sein d’Emeralds – ainsi que sur les concepts ayant inspiré l’album.

AFR : Étant membre d’une entité musicale aussi cohérente qu’Emeralds, où les voix individuelles semblent s’effacer au profit d’une synergie collective, est-il libérateur de pouvoir travailler seul sur un album comme vous l’avez fait dans le cas de Tragedy & Geometry?

SH : Les gens qui nous ont vu en concert savent que chacun de nous trois a une présence distincte sur scène et celle-ci s’avère très représentative de nos différentes personnalités, de ce que chacun de nous apporte à la musique du groupe. Mais, effectivement, le fait de se détacher du groupe et de chercher à faire entendre sa propre « voix » vient avec un certain nombre de libertés. Ce que l’on perd quand on travaille seul, c’est cette séparation des pouvoirs qui découle de l’acte de collaborer. En gros, cela prend la forme de réactions verbales et non-verbales qu’ont les autres et qui nous forcent à réévaluer chacune de nos contributions ou de nos décisions. Il s’agit à la fois d’une bonne et d’une mauvaise chose. Mais, considérant le style de musique que nous faisons, un trio fonctionnera toujours de manière démocratique. Ça ne pourrait pas marcher autrement. Pour ce qui est de jouer seul, je ne crois pas que ce soit aussi libérateur que vous pouvez le croire, puisque bon nombre des idées que l’on développe chacun de notre bord finissent par se retrouver dans la musique d’Emeralds d’une manière ou d’une autre. Ceci étant dit, j’aime beaucoup travailler seul : j’enregistre et je joue presque tous les jours, à la maison, quand je ne suis pas en tournée avec le groupe.

AFR : Quelles idées cherchiez-vous à évoquer et à explorer par l’entremise de ce disque?

SH : Tragedy & Geometry est un album extrêmement conceptuel. J’y fais référence à énormément d’idées et je ne crois pas que je puisse toutes les énumérer ici. Mais en gros, l’album traite de l’âge de l’information, des technologies du web 2.0 qui sont en train de se concrétiser, des phénomènes optiques, des muses grecques… Je crois que la pièce la plus importante de l’album est Already Replaced. Cette chanson traite de l’actuelle prévalence de ce qui est jetable au niveau des idées, des relations, de l’électronique… Les gens n’ont plus besoin de retenir quoi que ce soit, particulièrement des pensées, parce que tout est maintenant si aisément accessible. Cela a de profondes conséquences, qui viennent à peine de commencer à se manifester dans les cinq dernières années. De nombreuses recherches ont démontrées que, même si l’information est plus accessible que jamais, nous devenons de plus en plus « stupides » parce que nous n’avons plus besoin de notre mémoire à court-terme, du souvenir. Tragedy & Geometry traite vaguement de ce concept, mais il a été enregistré par étapes sur une période de deux ans. Certaines des pièces qu’on y retrouve me paraissent donc plus datées que d’autres…

AFR : Votre musique semble se situer à la croisée des chemins entre le passé et l’avenir. On y ressent l’influence de la musique komische allemande des années 70 et des trames sonores de films des années 80, mais le tout évoque pourtant quelque chose qui s’apparente à de la science-fiction. Peut-être, aussi, associons-nous ces sons à la science-fiction par le biais de notre culture ou de nos souvenirs. La musique est-elle pour vous une manière de réfléchir votre relation au temps, à la mémoire ou même à l’Histoire?

SH : Cet album n’est pas nostalgique. Je pense toujours à l’avenir. J’ai écouté énormément de musique et je peux même trouver des choses que j’aime dans la musique d’aujourd’hui. Mais la science-fiction est très importante et elle a même eu une profonde influence sur l’état actuel des choses. J’ai relu Childhood’s End pendant que je travaillais sur cet album; j’ai toujours beaucoup apprécié Arthur C. Clarke. J’ai aussi retrouvé un des livres qui a marqué mon enfance, The Lotus Caves de John Christopher. J’ai nommé l’une des pièces du disque en hommage à un chapitre de ce livre, The Impossible Flower. Retourner à un livre de mon passé et y piger une idée ne tient pas de la nostalgie. Ça a plus à voir avec la mémoire. J’ai l’impression que ma mémoire se dégrade parce que je suis toujours devant un ordinateur. Je ne veux pas oublier mes idées alors j’en fais des chansons. Mais cet album ne traite pas de science-fiction. Les idées que j’y aborde sont plutôt d’ordre philosophique. Mon prochain album traite plus ouvertement du temps, de l’amalgation. De l’immortalité. Tragedy & Geometry aborde plutôt le thème de l’involution. C’est très pessimiste. Je crois que cette histoire de « Singularity » est une blague… mais elle me fait vraiment peur.

AFR : Beaucoup d’artistes aux idées similaires semblent s’être imposés dans les dernières années. Je pense à Oneohtrix Point Never, Bee Mask, Dylan Ettinger ou Le Révélateur, pour n’en nommer que quelques-uns. Sentez-vous que vous faites partie d’un mouvement? Sentez-vous qu’il existe une connexion entre votre propre travail et celui de ces artistes?

SH : Je connais Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) et Chris Madak (Bee Mask) depuis de nombreuses années et Roger Tellier-Craig (Le Révélateur) depuis moins longtemps. Je respecte leur intellect mais il n’existe pas de mouvement à proprement parler. Il n’y a jamais de mouvements ou de genre en musique. Ce sont des constructions. Nous échangions plus librement des idées quand nous étions plus jeunes, il y a disons quatre ans de cela. Chris a fait paraître une cassette pour moi, j’ai fait paraître un CD-R de Dan. Mais je ne peux que parler de mon propre travail. Je sens une parenté d’esprit avec Steve Roach. Il existe peut-être des parallèles au niveau de la musique elle-même, mais ce qui m’intéresse vraiment c’est son approche de la musique. L’intuition est très importante. Mes chansons sont très émotives et évoquent l’espace. Le terme « émotion » est très chargé et il a été altéré dans les cercles musicaux au cours des dix ou quinze dernières années mais je n’ai pas peur de l’utiliser dans un tel contexte. Je m’intéresse beaucoup à la mimesis. J’essaie de l’expliquer à beaucoup de gens, mais j’ai l’impression que c’est dur à saisir si vous n’êtes pas un peintre, un sculpteur ou quelque chose du genre…

AFR : Contrairement à plusieurs des artistes mentionnés précédemment, Emeralds est un groupe et votre musique paraît vraiment être le produit d’un ensemble. C’est particulièrement évident en concert, où le public assiste en direct à l’interaction entre les musiciens au fur et à mesure que la musique évolue. Est-ce un défi différent de monter sur scène seul?

SH : Oui, le défi est beaucoup plus grand puisque personne n’est là pour couvrir vos erreurs. Vous êtes à l’avant-plan, et c’est quelque chose que j’apprécie. J’aime que ma musique soit une extension de ma personne alors je joue tout « en direct ». Il y a des désavantages à cela et c’est beaucoup plus difficile de jouer de cette manière. Beaucoup de musiciens seuls jouent avec des pistes d’accompagnement et c’est tout à fait correct. Mais j’aime vraiment jouer pour des gens et j’espère devenir de plus en plus à l’aise seul sur scène. Je trouve intéressant le fait que les choses puissent mal aller, que l’on puisse faire une erreur mais que la performance ne soit pas télégraphiée à chaque soir.

AFR : Pouvez-vous nous décrire nous un peu l’équipement que vous allez utiliser pour votre concert à Montréal? Est-ce vraiment différent de ce que vous employez lors des concerts d’Emeralds?

SH : Avec Emeralds, nous faisons surtout des tournées en Europe alors je dois limiter l’équipement que je traîne avec moi pour des raisons logistiques et financières. On se déplace beaucoup en avion… Mais seul, je peux amener un synthétiseur de plus, des trucs pour les effets… Mon son a plus de profondeur, pourrait-on dire. Pour cette tournée, j’aurai mon Prophet 08 et mon Korg Lambda, mais pas de drum machine. Je cherche encore le moyen de l’intégrer à ma performance.

AFR : Avez-vous un instrument préféré?

SH : Un instrument préféré… je suis un peu maniaque à ce niveau. Ce que je désire le plus, c’est un S900 Steelphon qui est un synthétiseur italien très rare. Mais parmi les choses que je possède, je crois que mon préféré est une étrange flute synthétiseur qui s’appelle « The Affair » produites par une compagnie californienne, Concert Company, dans les années soixante ou soixante-dix. Ça avait été conçu pour être placé sur un orgue alors c’est un peu limité mais c’est tout de même très particulier. Il est actuellement sur mon Farsifa – les effets ont des noms comme « Reiteration », « Alteration » et « Synthesis », question de vous donner une idée d’à quel point c’est un drôle de truc.

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