Activations synaptiques. Volume 12.
Par Alexandre Fontaine Rousseau.
Le printemps arrivera plus vite qu’on ne le croit et, à sa suite, c’est l’été qui débarquera pour nous rappeler que la vie est plus douce quand on peut ouvrir sa fenêtre, sortir ses hauts-parleurs sur le balcon et blaster de la musique vraiment fort en dégustant une bière parfaitement houblonnée à l’amertume savamment calculée. Je sais ce que vous allez me dire : qu’il neige encore, que l’hiver est loin d’être terminé, qu’en avril il ne faudra pas se découvrir d’un fil…
Or, l’horaire de publication du Tout va bien étant ce qu’il est, vaut mieux s’y prendre à l’avance lorsque nous vient à l’esprit l’idée de proférer des conseils saisonniers. Voici donc sans plus attendre une sélection de sons qui sauront vous accompagner tout au long de la canicule, à faire jouer dès maintenant afin d’accélérer la venue d’un temps plus clément.
Commençons par un coup sûr, c’est-à-dire par l’ultime album estival de l’été passé – j’ai nommé la bombe dub psychédélique FRKWYS Vol. 9: Icon Give Thank (RVNG Intl, 2012). Par je ne sais trop quel concours de circonstances peu plausible, cette formidable collaboration entre Sun Araw, M. Geddes Gendras et la légendaire formation jamaïcaine The Congos n’avait été mentionnée dans aucun des numéros précédents de Tout va bien. Ce qui, considérant l’assiduité avec laquelle j’écris sur à peu près tous les projets auxquels touche de près ou de loin Cameron Stallones, s’avère fort étonnant.
Toutes mes excuses.
Si vous en avez assez de faire tourner à répétition votre long-jeu favori de Fela Kuti, peut-être est-il temps de pousser votre petit trip africain une coche plus loin. Un critique plus conservateur vous inviterait probablement à vous procurer l’une de ces délicieuses compilations que fait régulièrement paraître l’impeccable étiquette Soundways, mais permettez-moi d’offrir une alternative un brin plus extrême à cette proposition au demeurant fort éclairée – quitte à ce que votre prochain barbecue se transforme en célébration d’un quelconque rite divinatoire éthiopien. Car, croyez-moi, personne ne peut résister au rythme frénétique de la pièce-titre de The Magic of Ju-Ju (Impulse!, 1967) d’Archie Shepp.
Si vos plans de soirées se veulent plus tranquilles, le classique Afro-Cuban (Blue Note, 1955) du sous-estimé trompettiste Kenny Dorham saura accompagner n’importe quelle situation avec une élégance s’éloignant fort heureusement des conventions du « prêt-à-porter jazz de fin de soirée »; et puis on ne se trompe jamais avec Art Blakey à la batterie, Horace Silver au piano et Hank Mobley au saxophone.
Il y a de cela quelques années, un ami estimé et mélomane émérite que les lecteurs de ce zine connaîtront mieux sous le nom de code PJL m’avait recommandé de me procurer les yeux fermés et sans hésiter Bossa Nova Bacchanal (Blue Note, 1963) de Charlie Rouse – une parfaite combinaison de sonorités hard bop classiques et de ces chaudes influences latines dont tout le monde semble raffoler entre les mois de juin et d’août. Aujourd’hui, c’est à mon tour de vous inciter à mettre la main sur un exemplaire dudit disque.
À la fois libre et délicat, le somptueux Aco dei de Madrugada (BYG Actuel, 1970) du tromboniste Grachan Moncur III additionne quelques influences brésiliennes bien relâchées à une riche base de jazz spirituel. Notons au passage que le pianiste Fernando Martins torche tout particulièrement sur la très belle Ponte Io.
La mythique étiquette française BYG Actuel demeure l’une des ultimes références en matière de free-jazz relativement accessible. Des idées d’avant-garde y fricotent fréquemment avec une volonté de rester dans les limites d’une certaine cohérence mélodique et/ou rythmique. Comme, par exemple, sur le fantastique diptyque « Mu » (1969) de Don Cherry. Ici, le multi-instrumentiste joue en parfaite synergie avec le batteur Ed Blackwell, mieux connu pour son travail révolutionnaire au sein du fameux quartette d’Ornette Coleman.
Voilà qui, cependant, nous éloigne quelque peu du balcon qui nous préoccupait précédemment. Revenons-y donc à l’aide de ce fidèle compagnon des après-midi paresseux, j’ai nommé le Delta blues. Sur Banana In Your Fruit Basket : Red Hot Blues 1931-36 (Yazoo, 1979), l’irréductible Bo Carter chante avec une agréable nonchalance une série de chansons aux titres pour le moins évocateurs tels que Don’t Mash My Digger So Deep, Pin In Your Cushion, Ants In My Pants ou encore My Pencil Won’t Write No More. Il n’est donc pas étonnant que l’on ait commandé à ce vieux frippon de Robert Crumb l’illustration qui orne la pochette du vinyle en question. Le tout s’avère, fort heureusement, plus inspirant que ce vieux disque de rigodons cochons qui prend la poussière dans le fin fond de votre collection de disques.
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