
Jazz Marathon – Jour 2
Par Maxime Bouchard
« Dans le champ de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. »
- Louis Pasteur
Matthew Shipp (piano), Mike Bisio (contrebasse), Whit Dickey (batterie)
Matthew Shipp en trio en plein lundi soir ! C’est presque Noël au mois de juin, je dois rêver, mais non tout cela est bien réel. Pendant qu’à la télé ma colocataire déguste une énième émission culinaire, formatée et sans goût, elle ne se doute pas que moi j’irai m’énergisé au son de l’un des pianistes les plus iconoclastes des 25 dernières années. Elle devrait me suivre, plutôt que de regarder un étudiant de l’ITHQ s’embourber dans le désossage d’un poulet biologique. Elle ne le sait pas, tout comme la plupart des gens, mais l’histoire du jazz et de la musique avec un grand M sera bonne pour Matthew Shipp, je peux vous l’assurer. Pianiste d’une intelligence rare, sa vision philosophique, voir métaphysique de la vie, s’inscrit dans une musique vive, rapide, percussive, complexe où l’improvisation se jouxte aux compositions solidement ancrées dans la tradition jazz. Pour bien le suivre, il faut connaître l’idiome en question, car il s’amuse à fondre ensemble différents courants et techniques. Le résultat est un style propre que l’on peut reconnaître dès les premiers accords. Avec lui, comme le suggère le titre de son dernier album 4D, on entre dans une 4e dimension à travers le piano vortex…
Des images de hot-chicken réinventé à la télé, s’en est trop… j’ai besoin de ma dose. J’enfourche ma bicyclette, 5 minutes je suis à la Sala Rossa. N’est-ce pas fantastique ? J’aime Montréal pour cette proximité. L’on peut passer d’un univers à l’autre sans trop de difficulté. Il suffit d’être curieux, d’essayer. Je vais à la rencontre du pianiste pour la 3e fois. La première c’était en solo, dans la même salle que ce soir. Nous étions peu nombreux. La deuxième, c’était en duo avec la contrebassiste Joëlle Léandre au Gesù… concert primal, émotif, fantastique. Cette fois-ci c’est en trio avec Mike Bisio à la contrebasse et Whit Dickey à la batterie, deux musiciens m’étant inconnus. Je ne sais pas pourquoi, dans ma tête, Matthew Shipp demeure un jeune pianiste. Pourtant il va avoir 50 ans en décembre, sa discographie en leader compte plus de 30 albums et sans doute une dizaine d’autres en tant qu’accompagnateur, notamment avec David S. Ware. Peut-être est-ce parce qu’il donne toujours l’allure physique de celui qui sort de l’université avec tous les honneurs? Cependant, une fois qu’il se met à jouer, il n’y a pas à dire, son expérience se fait immédiatement sentir. Le pianiste d’envergure se découvre enfin.
Le concert présenté par le trio hier soir fut bref. Deux sets d’environ 40 minutes où les compositions se sont enchaînées sans interruption. Je crois avoir su saisir 3 ou 4 pièces par set. La manière dont elles se fondent les unes après les autres laissent deviner une certaine ligne directrice dans le concert, pour ne pas dire une osmose. On reconnaît des compositions de Shipp, mais aussi de Monk et une version très originale de Take the A Train de Duke Ellington, les époques et le temps n’existent plus, tout cohabite dans l’univers du pianiste. Celui-ci martèle le clavier de sa main gauche, percussif motif sous lequel la main droite vient déposer des notes rapides et coulantes. Il y a comme une série d’accords en mouvement itératif. Parfois c’est joué fort, puis joué plus doux, rencontre entre Cecil Taylor et Andrew Hill. J’en oublie presque les deux autres musiciens tellement je suis concentré dans le cycle répétitif…en forçant on pense même à Philip Glass.
Dans un concert de ce genre, le public travaille fort. L’acuité va d’un instrument à l’autre. On peut canaliser notre écoute vers le jeu d’ensemble, mais nécessairement l’on focus sur une source sonore précise puisque chacun des musiciens joue ce qu’il veut. Notre vue et notre ouïe s’ajuste tant bien que mal, la lumière voyageant plus vite que le son, malgré l’imperceptibilité de la chose. Voilà que je regarde le contrebassiste Bisio. Il a vraiment la dégaine de l’emploi. Vêtements amples, lunette, cheveux hirsutes et barbiche, il bouge, trépigne, he’s a cool cat ! Son jeu est clair, rapide, sec, il pince et tire les cordes de la main gauche, tandis que sa main droite, parfois, monte très haut, il laisse retomber sur les cordes un seul doigt, bang ! Grosse note sale de contrebasse. Il va utiliser l’archet à quelques reprises afin de créer pour le pianiste un tapis sonore aux allures électriques, comme du noise, de la friture dans le combiné. Je remarque plus ou moins le batteur Dickey, mais il est bel et bien là. Il joue rapidement, beaucoup du hi-hat et de la cymbale. Son jeu ne semble pas compliqué. Il n’est pas là pour développer ou démontrer une totale puissance, mais plutôt une rythmique précise, continuelle, subtile. Puis, tout à coup, on lui laisse la place, il prend un solo, c’est le départ, il brille dans un style proche des batteurs de bebop. Ça swing comme il faut, Buddy Rich and Max Roach are in the place !
C’est un jazz que je qualifierais de carré, aux angles parfois obliques, à la porosité rationnelle, rugueuse et mathématique. C’est sombre, intense, plein de hasard, mais logique…Tandis que le cinéma d’Hollywood nous fait miroiter la panacée du 3D, Matthew Shipp nous amène tant qu’à lui dans le réel, là où la quatrième dimension est palpable, sous nos yeux, avec nos oreilles. Pour y accéder, il s’agit simplement d’écouter, tel le ronflement de l’Univers, cette musique.
Matthew Shipp (piano), Mike Bisio (contrebasse), Whit Dickey (batterie)
Sala Rossa, 14 juin 2010, dans le cadre du Suoni Per Il Popolo
*Maxime Bouchard couvre le festival pour Choq.FM, la radio de l’Université du Québec à Montréal, dans le cadre de l’émission Du Vanguard au Savoy.
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